La laïcité en France

 L’exposé de Xavier LernerDEA de droit international, Professeur agrégé de philosophie, 

Conférence du jeudi 19 octobre 2017.

Introduction générale.
 
La laïcité est une idée interdisciplinaire qui mobilise principalement la philosophie, l’Histoire et le Droit. Elle peut mobiliser également toutes les autres disciplines chaque fois que l’esprit critique et la vision du Monde sont en jeu.
 
 Philosophes et juristes construisent l’idée de laïcité comme valeur et comme principe.
 
A. La valeur est un choix d’idéal, et de vie. Elle définit un horizon, un projet de vie, des qualités à acquérir, des progrès à faire.
 
Un individu choisit des valeurs mais aussi une société, et un Etat.
 
Quand les valeurs de la société diffèrent des valeurs proclamées par l’État, il se produit la même chose que dans la Turquie de Monsieur Erdogan : tôt ou tard, l’État abandonne ses valeurs et en proclame d’autres.
 
Dans la Turquie officiellement laïque d’avant Erdogan, une forte majorité de citoyens en 1922, puis une minorité de citoyens, voire finalement une petite majorité de citoyens turcs ont refusé pour eux-mêmes la valeur laïcité. Mustapha Kemal Ataturc estimait de son devoir de forcer le Peuple turc à adopter cette valeur.
 
Partout où l’État adopte officiellement une valeur, cela interroge le citoyen individuellement. Car il a ses propres valeurs. Les Etats invitent de manière plus ou moins énergique leurs citoyens, à adopter pour eux-mêmes en bonne place sur leur échelle de valeurs les valeurs de l’État.
 
Un individu, un Etat, une société ne peuvent posséder une valeur : cela voudrait dire qu’ils l’incarneraient parfaitement de manière définitive et ce n’est pas possible pour des valeurs universelles de dépassement comme la vérité, la justice, la liberté, la laïcité, la solidarité, la fraternité. On ne se dépasse que temporellement et relativement vers de telles valeurs, en fonction des obstacles concrets du contexte temporel.
 
Un individu, un Etat, une société, construisent leurs échelles de valeurs. Ces valeurs d’une part s’opposent partiellement, et d’autre part chassent au bas de l’échelle d’autres valeurs que celles du haut de l’échelle.
 
En France, aujourd’hui les valeurs du haut de l’échelle sont Liberté égalité fraternité, laïcité, solidarité et justice. La laïcité peut s’opposer en partie à des libertés, l’égalité s’oppose selon Mr Erdogan et selon le Royaume du Maroc à l’équité qu’ils préfèrent et choisissent. L’égalité peut s’opposer à la recherche élitiste de hautes distinctions et à la culture du génie, elle peut chasser de telles valeurs inégalitaires en bas de notre échelles….
 
Aujourd’hui en France, notre Ecole publique qui proclame les six valeurs que j’ai mentionnées demande aux enseignants de les transmettre à leurs élèves, ce qui signifie maladroitement ceci :
 
il est demandé aux enseignants de faire découvrir nos six valeurs républicaines et de leur démontrer qu’il est correct de les placer au plus haut de leur échelle de valeurs, de les convaincre du bien fondé de notre idéal républicain, de notre axiologie républicaine.
 
Qu’il s’agisse d’un Etat ou d’un individu, une échelle de valeur définit un goût pour un système de comportements, une vision du Monde et des progrès à accomplir.
 
La valeur laïcité pour l’État et l’individu : elles se répondent.
 
Il est fort rare qu’un Etat place la laïcité dans son échelle de valeurs. Cela ne s’est pas produit souvent dans l’Histoire. Et c’est bien difficile aussi pour des individus pour des raisons analogues : le point de départ chronologique des choses n’a rien de laïc.
 
Mais de quoi s’agit-il avec cette valeur laïcité ? Est-ce simplement une question de liberté d’opinion, même religieuse, de possibilité pour chacun d’en changer et de changer de religion ou encore de refuser le financement par l’État des Eglises et des cultes ?
 
C’est un peu ce qu’on voudrait nous faire croire quand on nous dit que les premiers pas de la laïcité des Etats dans l’histoire auraient été :
 
1. La Constitution américaine de 1787 déclaration américaine d’indépendance – texte de 1776 portant plutôt sur le droit à la vie, à la liberté et au bonheur, énonçant que le bien le plus sacré est l’honneur. La Virginie est le premier Etat à « désétablir » l’Église anglicane qui était l’Église officielle sous le règne colonial britannique. L’amendement Johnson de 1954, que Trump a promis d’abroger interdit aux Eglises, ainsi qu’aux établissements d’enseignement confessionnel, exonérés d’impôts aux USA, de se mêler de campagne électorale.
 
2. Le premier amendement à la constitution américaine entré en vigueur en 1791 : Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de parole ou de la presse, ou le droit qu’a le peuple de s’assembler paisiblement et d’adresser des pétitions au gouvernement pour le redressement de ses griefs.  Jefferson et Madison étaient d’accord pour parler d’un nécessaire « mur de séparation » entre l’État des USA et les Eglises américaines.
 
3. La déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789, en particulier les articles 10 et 11.
DDHC
 
Art. 10. –
 
Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi.
Art. 11. –
La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.
4. La loi du 9 Décembre 1905.
 
Article 1
 
La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.
 
 
La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes.
 
Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons.
 
Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.
 
Mais ces dispositions constituent des bribes de principe d’organisation de l’État et de la société. Ils ne définissent pas une valeur laïcité qu’on puisse penser, pour soi et pour sa patrie, et vouloir défendre.
 
Deux questions se posent concrètement dans l’Histoire : en quoi peut consister au juste la valeur politique de laïcité du point de vue politique et pour l’État ? – première question.
 
Et : Où placer au juste la valeur laïcité dans les valeurs de l’État et pourquoi ?
 
Pour répondre à ces deux questions, il ne suffit pas d’une simple analyse juridique extérieure doublée d’une vue journalistique vaguement sociologique.
 
Il faut y réfléchir et essayer de tirer quelques leçons de l’Histoire, qui seule peut donner profondeur à nos actualités.
 
L’examen historique nous montrera que la laïcité est du point de vue politique un élan vers :
 
– la modernisation de l’État, affranchi des bornes de la superstition et des arguments d’autorité religieux qui le rendraient moins performant
 
– une libération des consciences par l’Ecole au sens le plus large incluant la Recherche , et pour l’Ecole, afin de la rendre plus innovante et plus performante, particulièrement pour ce qui concerne les modèles mexicain et surtout français, on s’oriente vers le dépassement des stéréotypes et préjugés communautaires religieux, particulièrement de la Religion majoritaire, en vue de permettre une émancipation individuelle – définie par exemple par l’article 6 de la Charte de la laïcité à l’Ecole.
 
– un élargissement de la base citoyenne de l’État aux citoyens athées ou de religions majoritaires, ce qui rendrait l’État plus fort, pouvant compter sur plus de gens.
 
Mais globalement il reste aussi à déterminer dans quel système de valeurs dominantes on placera la laïcité d’État.
 
Dans l’État des USA, le principe d’égalité des droits est rapidement affirmé dans la Constitution mais il fonctionne sans la fraternité. On n’a jamais demandé à un citoyen américain de transcender les limites communautaires religieuses alors qu’on le demande aux Français dans le cadre de l’Enseignement moral et civique, et dans le cadre de l’Ecole républicaine depuis les années 1880.
 
Dans le modèle mexicain français, l’État demande aux individus un effort de dépassement de leurs préjugés et de leurs stéréotypes, de leurs tendances éventuelles à l’ostracisme groupal. Les enfants de l’Ecole élémentaires ne sont pas d’emblée favorables à la fraternité républicaine. Ils disent « On ne va pas s’y reconnaître dans les familles si on doit avoir des frères hors de la famille » ou encore « je ne peux pas être frère avec n’importe qui » ou encore « je ne peux pas être frère de quelqu’un qui n’est pas de ma religion ». De même il n’est pas naturel aux enfants fortement liés à une communauté religieuse quelle qu’elle soit d’admettre l’exercice de la liberté d’opinion allant jusqu’à l’expression d’un esprit critique. Les enfants de CM, lorsqu’ils découvrent la mésaventure du Chevalier de la Barre, sont amenés à exprimer leur rejet de tout scandale religieux, voire même à dire qu’ils trouvent plutôt normal qu’on applique la peine capitale ou une peine très sévère à un auteur de sacrilège contre la Religion dominant le groupe – il en est de même quand on pousse le dialogue, dans une école rurale du Saint Maixantais et dans une école de la ZUP de Niort – où l’on déploie seulement un peu plus d’imagination pour les châtiments à exercer.
 
La conjugaison de la laïcité et de la fraternité dans le modèle mexicain français, est constitutive de l’idée de laïcité dont le modèle des USA tient à se priver. Dans ce modèle, il s’agit d’entretenir une sorte d’émulation entre les religiosités communautaires, toutes valorisées au détriment de l’athéisme jugé dangereux, ainsi l’idée de laïcité ne peut s’y construire et la valeur laïcité ne peut s’y développer. Le mot laïcité n’existe pas en américain, on n’y parle que de sécularisation et de mur. L’auteur le plus représentatif de l’âme des décideurs américains d’aujourd’hui, Samuel Huntington, n’utilise le terme laïcité, en Français dans le texte, que pour le rejeter comme une singularité française qui complique et retarde l’enrôlement de la petite puissance française dans le grand groupe des civilisations occidentales chrétiennes conduites par les USA, qu’il voit comme pas du tout laïcs : « on ne vit pas seulement de raison », dit-il pour contrer l’idéologie française, il parle de la « revanche de Dieu » p. 131 édition Odile Jacob.
 
Dans un modèle laïc pensé comme tel par toute une société comme au Mexique et en France, on a réfléchi à un jeu de miroirs entre l’échelle des valeurs publiques et l’échelle des valeurs privées et c’est l’Ecole qui gère les flux lumineux.
 
A la valeur laïque de l’État devrait correspondre quelques résolutions personnelles. En tant que citoyen laïc, je m’engage à respecter celui qui doute même si je crois, respecter celui qui croit même si je doute, ne refuser a priori mon amitié à personne, ne pas donner systématiquement la priorité des rapports à mes co – religionnaires , combattre les discriminations et les débuts de harcèlement et en particulier, s’agissant de laïcité, ces 25 pour cent environ de harcèlements qui partent d’un point de vue hostile à telle communauté minoritaire, je m’engage à faire tomber la barrière de la méfiance primale et à t’écouter, toi qui te dis d’une autre religion et d’une autre communauté, aussi bien que j’écouterais mon frère que j’aime et mieux que j’écouterais ce frère biologique que je n’aime pas du tout.
 
Tout cela ne va absolument pas de soi. C’est une grande valeur, on doit se dépasser et on n’y réussit tout simplement pas mieux qu’avec cette histoire d’amour du prochain, ou de respect absolu du principe de justice.
 
C’est aussi parce que à peine 6-7 pour cent des américains se disent athées ou agnostiques que la Cour suprême des Etats Unis a défoncé depuis une quinzaine d’années le fameux mur de séparation de Jefferson et Madison : elle permet désormais le financement par des fonds universitaires publics de publications universitaires de groupes d’étudiants se donnant pour défi de répandre telle foi en Dieu, elle permet aux Etats (une douzaine le font désormais) de rembourser les frais d’inscription des parents dans les écoles confessionnelles où ils placent leurs enfants.
 
Le principe de laïcité de l’État ne peut survivre et se développer sans vie de la valeur laïcité dans une part notable de la population. Un pays ne peut être laïc s’il n’a pas construit une langue pour traduire cet idéal et s’il ne fait que le mépriser vaguement en le réduisant à la phrase de Huntington : « on ne peut pas vivre que de raison ». [D’ailleurs à ce sujet, les auteurs de notre programme d’EMC avec Abdennour Bidar, Pierre Kahn et Michel Lussault y ont grandement réfléchi en plaçant au cour du programme l’identification des émotions, leur économie et leur maîtrise, ce qui veut dire qu’à nos yeux d’enseignants d’aujourd’hui il y a bien non seulement une spiritualité laïque au sens où le développait Marie Hélène Boutet de Montvel mais aussi une sensibilité compatible avec un idéal laïque.]
 
B. Naissance et développement des conditions de possibilité de la valeur laïcité et du principe politique d’État qui y correspond.
 
On ne développera pas ici ce soir le détail des pensées des grands précurseurs qui ont construit des idées constitutives de la valeur laïcité dans le modèle mexicain français : Socrate avec son refus des mythes de la cité, les stoïciens avec leur identification du libre jugement contre tous les déterminants, les sceptiques grecs avec leur doute et leurs hypotyposes , Julien l’Apostat avec sa critique d’un Christianisme totalitaire dans l’État tel que l’avait imposé son oncle Constance, Descartes, Rousseau, Voltaire et Diderot, et tous ces penseurs fondateurs de l’esprit critique et du recul face à la  domination de telle Religion majoritaire imposant sa Weltanschauung.
 
Je dirai juste quelques mots de notre première Révolution française avant de passer au fondateur de la laïcité politique moderne, Benito Juarez.
 
5.L’apport de la Révolution française.
 
En elle-même, la Révolution ne clarifie pas les idées relatives à la Religion et n’invente pas la laïcité. Elle est traversée de mouvements orageux : ses élites dans l’ensemble méprisent la religion et les prêtres, accordent généreusement aux Français sans augmentation d’impôts une âme immortelle à la demande des Montagnards, ainsi que le patronage d’un Etre suprême, pillent les biens de l’Église et les transforment en monnaie dépréciée, assassinent des prêtres qui n’ont pas juré et méprisent en les salariant les prêtres qui ont juré, traite en suspects et fait surveiller par la police les curés, les pasteurs et les rabbins, ferme les Eglises, les Temples et les Synagogues et leur donnent d’autres destinations. La Révolution méprise tant le judéo christianisme qu’elle invente une nouvelle Religion plus rationnelle et plus moderne, bonne pour la Grande nation raisonnable, la Théophilanthropie – lire de Albert Mathiez La théophilanthropie ou le culte décadaire 1796-1801 Slatkine Editeur Genève 1975.
 
Condorcet imagine un système d’éducation laïc avant la lettre, libéré de toutes traditions et croyances religieuses, de tout argument d’autorité mais aussi du dogmatisme, un système donc qui valoriserait à fond l’esprit critique constructif de notions nouvelles et d’inventions scientifiques.
 
La révolution française, qui invente les valeurs de la République, ne conçoit pas les religions existantes autrement que comme des freins à l’émancipation de la pensée et du progrès et des systèmes de superstition consolante et médiocres, notamment par leur caractère mensonger.
 
Ce qui frappe l’historien d’aujourd’hui est la généralité du consensus entre la gauche et la droite révolutionnaires, entre les amis de Marat et de Danton, mais aussi ceux de Boissy d’Anglas, de Jean-François Reubell et de la Révellière Lépeaux, les Directeurs de la Réaction thermidorienne sur ce dernier point.La Révolution ne sépare pas les Eglises de l’État elle les embrouille et elle les fâche. Bonaparte dépasse son mépris personnel des Religions et signe comme premier Consul un concordat dont il étend les dispositions aux cultes protestant et israelite.
 
Ces systèmes de concordat du premier et du second Empire, pas plus que la position religieuse de Louis XVIII ne satisfont l’Église catholique. Celle-ci attend de la France qu’elle proclame comme sous Louis XIV que l’Église catholique est seule représentante de la vraie foi.
 
Encore aujourd’hui, des communautés intégristes nostalgiques de la vraie Monarchie et de la vraie Religion, notamment en Bretagne, se fixent comme ultime espérance politique que la France reconnaisse la foi catholique comme la seule bonne à l’exclusion de toute autre et ne pardonnent pas au Vatican sa tolérance excessive envers nos régimes successifs depuis la Révolution.
 
L’époque du Second Empire marque l’apogée des incohérences dans la politique française avec la Religion, l’État et la Raison.
 
Pour se faire pardonner par l’Autriche, dont il veut désormais l’alliance, de lui avoir arraché la liberté et l’Unité italienne, l’Empereur des Français veut tailler au Mexique un Empire catholique au frère cadet de l’Empereur d’Autriche, Maximilien, et à son épouse, Charlotte de Belgique.
 
A l’époque, le mot laïcité commence d’apparaître dans un journal républicain, « La République française », journal des amis de Gambetta. Le mot laïcité, employé à propos de l’Ecole, désigne alors une aspiration des Républicains français à construire un Ecole qui libère les enfants de toute influence religieuse et surtout de la catholique. Napoléon III et Eugénie imaginent que le Mexique est livré à l’anarchie. Ils ont bien dû entendre parler d’une République mexicaine dirigée, dit-on, par un petit indien. On leur a dit que les Mexicains restaient attachés à l’Église catholique et qu’il suffisait de ramener l’ordre pour qu’un grand parti clérical mexicain, opprimé par des aventuriers laïcs sans foi ni loi (parole de deux amis d’enfance hispaniques de l’impératrice Eugénie), surgisse et passe de Majorité silencieuse à majorité de soutien pour un Habsbourg catholique sous tutelle napoléonienne.
 
C’est alors que la première armée du Monde va se prendre dans les dents un principe nouveau, la laïcidad, dont elle va apprendre à ses dépends l’existence.
 
Nous en laisserons environs 60.000 hommes qui certes n’auraient pas fait la différence sans doute à Sedan six ans plus tard mais dont la place eût été plutôt à Sedan…
 
Benito Juarez, inventeur de la laïcité, est un Indien du Mexique, enfant d’esclaves adopté par des propriétaires hispaniques, affranchi et éduqué, jusqu’à devenir avocat.
 
Il conçoit et réalise en tant qu’homme politique occupant diverses fonctions avant d’accéder à celle de Président de la République fédérale du Mexique, la laïcité historique, la vraie, de la manière suivante :
 
– prise en charge complète de l’État civil par l’État
 
– prise en charge par l’État de l’Instruction publique
 
– affirmation du principe d’égalité des Droits
 
– fin des discriminations fondées dans les origines ethniques et les croyances
 
– fin des persécutions contre ceux qui ne manifesteraient pas de foi au passage de processions catholiques
 
– confiscation d’une partie des biens de l’Église catholique
 
– confinement des actes religieux en dehors de l’Espace public – ce trait a été repris par les dernières modifications de la Constitution mexicaine.
 
« De fait, si l’on considère l’article 3 concernant l’éducation publique laïque et le célèbre principe historique de séparation de l’Église et de l’État de l’article 130, le Mexique possède maintenant trois axes ou piliers constitutionnels qui, en théorie, devraient établir les normes de la vie publique de la nation et réguler l’activité sociale des institutions religieuses. L’article 3 concernant l’éducation affirme que « la liberté religieuse étant garantie par l’article 24, l’éducation sera laïque et se maintiendra donc à l’écart de toute doctrine religieuse ». D’autre part, dans l’article 130 sur les droits politiques des institutions religieuses et des ministres du culte, il est précisé que les normes inscrites sont régies par « le principe historique de séparation de l’Église et de l’État ». Cet article, comme nous le verrons plus tard, contient une série de restrictions concernant l’activité politique des institutions religieuses et de leurs ministres. De même, les partis politiques ne peuvent pas inscrire de références religieuses dans leur nom (par exemple il ne peut y avoir au Mexique de parti « social-chrétien » ou « démocrate-chrétien »). Ainsi, les trois axes ­constitutionnels – laïcité de la République, éducation laïque et principe historique de séparation – constituent la colonne vertébrale de la laïcité mexicaine. » – tiré de Jean Baubérot, laïcités.
 
On trouve aussi dans la culture mexicaine et dans les lois une véritable interdiction faite aux hommes politiques de se dire de telle ou telle religion pour se faire élire comme trump aux Usa, Fillon dans la dernière campagne, ou le Partido Popular en Espagne s’appuyant sur les consignes de votes de la Confédération des évèques d’Espagne.
 
En résumé, la laïcidad mexicaine constituant dès 1862 un solide espoir d’émancipation individuelle et collective pour presque toutes les couches de la population mexicaine qui depuis la Conquista catholique de Cortès avait connu environ 24 statuts d’inégalité avec toujours une préférence nationale métropolitaine catholique sur les créoles , les métis et les Indiens. 
 
C’est pourquoi le corps expéditionnaire français, avec sa légion belge et sa légion autrichienne, a essuyé une première défaite violente devant Puebla où elle a rencontré la première armée laïque de l’Histoire, motivée, disciplinée, et correctement organisée, qui lui a momentanément résisté en lui causant des pertes notables. [Le cinquo de Mayo (1862) est la date de la fête nationale mexicaine. Puebla est suivi d’un second combat qui est une victoire française et marque l’ascension de Bazaine et construit son prestige mais c’est surtout par le retrait en douceur du corps expéditionnaire français que Bazaine recevra sa popularité extrême.]
 
Des contacts réguliers ont lieu entre républicains laïcs mexicains et républicains laïcistes français comme Victor Hugo.
 
La France va s’inspirer de l’exemple du Mexique.
 
Elle va commencer par réformer son Ecole par une série de lois modifiant le recrutement et le statut des maîtres et ne laissant subsister dans un premier temps et jusqu’en 1923 que l’enseignement des devoirs envers Dieu, mais sous la responsabilité des hussards noirs de la République.
 
Je ne reviendrai pas sur cette histoire bien connue.
 
1880 Création par Jules Ferry des Ecoles normales de filles et des conférences pédagogiques cantonales
 
4 janvier 1881 Décret établissant le certificat d’aptitude pédagogique en complément du brevet de capacité des instituteurs
 
16 Juin Gratuité de l’enseignement Les communes doivent financer l’ecole et non les parents. Suppression de la lettre d’obédience. Les congréganistes doivent passer un examen.
 
2 Août Précision des écoles maternelles de la République
 
1882 Ecoles normales supérieures de l’enseignement primaire.
 
28 Mars 1882 Obligation scolaire de 6 à 13 ans. L’Ecole n’est plus confessionnelle mais laïque. Les inspections religieuses sont supprimées.
 
2 Novembre suppression des crucifix dans les Ecoles
 
1886 Loi Goblet, loi organique « Dans les Ecoles publiques de tout ordre, l’enseignement est exclusivement confié à un personnel laïque. »
 
1887 L’arrêté des programmes du CM maintient un « enseignement des devoirs envers Dieu. »
 
19 Juillet 1889 Les Instituteurs deviennent fonctionnaires rémunérés par l’État.
 
7 Juillet 1904 Interdiction aux congrégations d’enseigner.
 
Je voudrais seulement faire comprendre que de 1880 à 1905, la laïcité française est une laïcité de compromis moins forte que la mexicaine parce qu’elle est vécue comme plus fragile et disposant d’un appui électoral plus faible.
 
La question est très bien traitée dans le livre de Jérôme Grévy la république des opportunistes, publié chez Perrin en 1998.
 
Jérôme Grévy fait comprendre que les Républicains de l’après Sedan n’ont pas la majorité de l’électorat avec eux et sont pourtant profondément attachés à une laïcité qui se serait probablement pas approuvée par un plébiscite.
 
Ils héritent du pouvoir par défaut, et il leur faut monnayer raisonnablement cet atout pour ne pas sombrer à nouveau dans une opposition indéfinie et que les lois rendraient rebelle et dangereuse.
 
En ce temps là, l’Église majoritaire à plus de 95 pour cent revendique pour tous les Peuples le Principe monarchique, dans des termes qui seront explicités par l’encyclique de 1906 répondant à la loi de séparation du 9 Décembre 1905.   
 
Alors quel compromis ?
 
Les hommes politiques de l’après Sedan se résignent à l’idée de l’alternance, dans une forme de gouvernement faiblement républicaine, plutôt oligarchique, de la IIIème, entre une sorte de grand et vague « parti républicain laïc » et un non moins vague « partir conservateur » très réservé envers le principe laïc et républicain mais qui s’engage à ne pas remettre en cause les lois républicaines et laïques à condition qu’elles demeurent modérées.
 
Il y a un autre compromis paradoxal derrière ce compromis, c’est que la République règne sur un Empire colonial qui n’est pas laïc mais repose en grande partie sur des Missions catholiques – notamment en Afrique et bientôt au Liban et en Syrie, en Indochine… Le caractère laïc de la République qui dirige un Empire colonial « conservateur » ne se reconnaît qu’à ses Ecoles qui permettent à quelques enfants des populations colonisées d’entrevoir nos valeurs républicaines.
 
Cela fait beaucoup de compromis, de modération mais aussi de contradictions, pour une Nation vaincue qui cherche diverses voies de la Puissance et de la revanche.
 
Voilà où en était la France avant la loi de 1905.
 
Cette loi n’a pas changé l’essentiel.
 
Puisque les Ecoles confessionnelles privées ont subsisté avec une petite guerre scolaire après la loi.
 
Puisque le Vatican a rejeté le compromis, mettant en porte à faux les consciences catholiques, transformant bien des Français en Belges par voie de pieuse émigration.
 
Dans son encyclique du 11 Février 1906, le Pape en effet rappelle :
 

« Qu’il faille séparer l’État de l’Église, c’est une thèse absolument fausse, une très pernicieuse erreur. Basée en effet, sur ce principe que l’État ne doit reconnaître aucun culte religieux, elle est tout d’abord très gravement injurieuse pour Dieu, car le créateur de l’homme est aussi le fondateur des sociétés humaines et il les conserve dans leur existence comme il les soutient.

Nous Lui devons donc non seulement un culte privé, mais un culte public et social, pour l’honorer. En outre cette thèse est la négation très claire de l’ordre surnaturel ; elle limite en effet l’action de l’État à la seule poursuite de la prospérité publique durant cette vie, qui n’est que la raison prochaine des sociétés politiques, et elle ne s’occupe en aucune façon, comme lui étant étrangère, de leur raison dernière qui est la béatitude éternelle proposée à l’homme quand cette vie courte aura pris fin.Les dispositions de la loi nouvelle sont, en effet,contraires à la Constitution suivant laquelle l’Église a été fondée par Jésus Christ.

…cette Eglise est par essence une société inégale, c’est à dire une société comprenant deux catégories de personnes : les pasteurs et le troupeau., ceux qui occupent un rang dans les différents degrés de la hiérarchie etla multitude des fidèles…. Quant à la multitude, elle n’a pas d’autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs.

Et maintenant, c’est à vous que nous nous adressons, catholiques de France ; que notre parole vous parvienne à tous comme un témoignage de la très tendre bienveillance avec laquelle nous ne cessons pas d’aimer votre Pays et comme un réconfort au milieu des calamités redoutables qu’il va vous falloir traverser. Vous savez le but que se sont assigné les sectes impies qui courbent vos têtes sous leur joug, car elles-mêmes l’ont proclamé avec une cynique audace : « décatholiser la France ».
 
Elles veulent arracher de vos coeurs, jusqu’à la dernière racine, la foi qui a comblé vos pères de gloire, la foi qui a rendu votre patrie prospère et grande parmi les nations…. et qui vous ouvre la voie de l’éternelle félicité. »
 
Il n’y a pas d’appel mieux formulé au soulèvement et à la persécution des laïcs. Cette encyclique met en danger l’Ordre public de l’époque et l’Unité nationale française.
 
Il n’est pas question pour l’Église de renoncer ni à l’expression forte et publique du culte, ni au droit de faire pression sur des Etats en se servant des croyants comme leviers, ni à l’éducation et aux médias, ni à l’exercice d’une puissance morale, financière et diplomatique pour infléchir le cours des événements intérieurs et internationaux. La blague de Staline, dont il était si fier « Le Vatican, combien de divisions ? » est parfaitement stupide car le Vatican reste une puissance et interventionniste. Pas besoins de divisions pour introduire la division.
 
L’encyclique contient également un appel à l’unité…. du parti conservateur religieux en France pour mieux diviser cette dernière.
 
A la recherche d’un autre compromis avec les religions : la laïcité ouverte ou plurielle.
 
La loi d’orientation dite loi Jospin de Juillet 1989 réforme en profondeur les finalités et les moyens de l’éducation nationale et entre autres innovations inaugure la laïcité dite plurielle ou encore ouverte.
 
Le contexte politique est centrifuge : d’une part des Corses, Occitans, et autres Bretons font pression pour qu’on reconnaisse leurs identité, une autonomie, leur langue… ; d’autre part des Français issus de l’immigration ne se reconnaissent pas aisément dans une identité laïque et gauloise présupposée par le système éducatif ; enfin, la France diplomatique conclut des traités avec des Etats comme le Maroc désireux de ne pas voir leurs enfants contaminés par la laïcité française dans nos Ecoles publiques.
 
La loi de Juillet 1989 est ainsi très logiquement suivie par une autre loi, bien plus éclairante, celle du 2 Août 1989 pouvant tendre à réformer notre principe de laïcité par le biais de la réglementation des conditions de séjour des étrangers en france :
 
L’article 2 de cette loi dit : « Les programmes scolaires comportent, à tous les stades de la scolarité, des enseignements destinés à faire connaître la diversité et la richesse des cultures représentées en France.
L’Ecole notamment grâce à des cours d’instruction civique, doit inculquer aux élèves le respect de l’individu, de ses origines et de ses différences. »
 
Jusqu’à ce texte, la vocation enseignante impliquait tout autre chose. Il s’agissait d’inculquer le respect de tout individu abstraction faite de toute origine et de toute différence. Le modèle franco-mexicain, cartésien, cher à Mustapha Kemal Ataturk définit l’homme comme une conscience active et un être pensant conformément au fameux aphorisme du Parménide : « Etre et penser sont la même chose ».
 
Avec les meilleures intentions du Monde, le cabinet Jospin-Allègre vient proclamer que pour respecter vraiment un individu, il faut considérer ses singularités communautaires ethniques et religieuses.
 
Jospin Allègre ont cru entrouvrir une porte humaniste vers le Monde Anglo-saxon. Ils en ont rabattu sur la laïcité qui faiblissait comme valeur dans l’environnement du contexte historique français. La laïcidad française est avant tout une valeur, une pensée interrogative sur une identité individuelle dans un Etat qui se voudrait moderne et émancipateur. Elle dérange les préjugés et les modes de vie communautaires. Et puis pour que l’État soit vraiment émancipateur, ne faudrait-il pas qu’il soit assez fort pour délivrer des bourses à tous ceux qui veulent mener des études et subsister par exemple malgré la désapprobation temporaire, les injustices, voire les violences de leur communauté ? Un Etat surendetté peut-il être laïc en ce sens émancipateur ? Alors que la laïcité allègrement jospinienne consiste en des échanges aimablement touristiques qui rappellent ces ateliers de langues où l’on parle danse, cuisine et tenues traditionnelles sans jamais se fâcher.
 
C’est si gentil.
 
Et cela prépare l’individu à l’idée qu’il sera toute sa vie respecté comme un produit vulgaire et commun d’une communauté traditionnelle religieuse et que ses comportements conformes à la logique communautaire religieuse seront constamment et indéfiniment respectés en france, pour changer, sans qu’il soit question de l’importuner avec on ne sait quelle rationalité : rappelez-vous Huntington : on ne vit pas que de raison.
 
La laïcité plurielle ne nous préserve pas du djihad ; mais elle recule indéfiniment la perspectivement d’un sinistre djihad philosophique qui consisterait pour un individu à être enfermé comme le fut kemal dans une cellule avec les méditations métaphysiques de Descartes. Ce Djihad là, l’ascèse philosophique, le renoncement à soi et la quête de l’absolu reculent dans un système laïc pluriel !
 
Ce fut la liesse au Figaro Magazine, et dans le groupement d’extrême droite qui défend ardemment et avec une infinie distinction héritée de Gobineau et façonnée par Pauwels et Bergier : le GRECE voit enfin sonner l’heure tant attendue du retour de la valeur des valeurs, sa valeur par excellence : l’inégalité.
 
Le malentendu est fort politique. Il y aura des victimes, comme dans tout malentendu politique.
 
La mort de la laïcidad mexicaine française contente des adversaires :
 
– les partisans d’une équité qui remplacerait l’égalité dans les valeurs de la République et pourrait aller jusqu’à la discrimination positive érigée en principe, comme si la différenciation pédagogique ne suffisait pas.
 
– une extrême droite très présentable et distinguée autour de Valeurs Actuelles Spectacle du Monde, le Figaro et le Figaro Magazine, une extrême droite qui célèbrera en l’an 2000 mais un peu tôt la mort de la laïcité française dans un des plus beaux palaces parisiens.
 
Ce consensus trouve son expression charmante dans un avis consultatif du Censeil d’État réuni en plénière le 27 Novembre 1989 :
 
« La République française s’est engagée [par traités ayant au moins force de loi] :
 
– à respecter dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement, le droit des parents de faire assurer cette éducation conformément à leurs convictions religieuses
 
– à prendre les mesures nécessaires pour que l’éducation favorise la compréhension et la tolérance entre tous les groupes raciaux et religieux. »
 
On supposera que la plénière du Conseil d’État réunit autant de brillants esprits formés à Assas (à l’époque Assas la brune) qu’à Nanterre la Rouge la Folie et en Province plus modérée.
 
De toutes les manières, la chose semble entendue, la meilleure façon de favoriser la compréhension entre les hommes serait d’oublier leur nature spirituelle en les raccrochant à une dimension groupale, en réinventant douceureusement le concept de race.
 
C’est à cette époque précisément que Samuel P Huntington construit sa théorie du « choc des civilisations » dont la conclusion oscille entre deux messages pas très clairs :
 
– les différences de civilisations, d’origine religieuse communautaire, ne peuvent être surmontées par la raisonnable
 
– la troisième guerre mondiale, qui paraît inévitable pour les années 2010 résultera du déchaînement d’orages religieux-civilisationnels.
 
Le modèle laïc français mexicain est impossible et ne tient pas compte des hommes tels qu’ils sont réellement.
 
C. Sur quoi la loi Stasi et l’hyper réglementation
 
La loi Stasi de 2004 revient-elle sur la notion de laïcité plurielle ?
 
Pas tout à fait, comme l’indique ce passage de la circulaire d’application :
 
Parce que l’intolérance et les préjugés se nourrissent de l’ignorance, la laïcité suppose également une meilleure connaissance réciproque y compris en matière de religion. À cet égard, les enseignements dispensés peuvent tous contribuer à consolider les assises d’une telle connaissance. De même, les activités de “vivre ensemble” à l’école primaire, l’éducation civique au collège ou l’éducation civique, juridique et sociale au lycée constituent des moments privilégiés pour faire progresser la tolérance et le respect de l’autre. Plus spécifiquement, les faits religieux, notamment quand ils sont des éléments explicites des programmes, comme c’est le cas en français et en histoire, doivent être utilisés au mieux dans les enseignements pour apporter aux élèves les éléments de culture indispensables à la compréhension du monde contemporain.
 
Ces textes annoncent l’introduction de l’enseignement laïc du fait religieux à l’Ecole.
 
On insiste sur cette neutralité du fonctionnaire, plus qu’une obligation peut-être une sorte de valeur morale en Collège Lycée :
 
Les agents contribuant au service public de l’éducation, quels que soient leur fonction et leur statut, sont soumis à un strict devoir de neutralité qui leur interdit le port de tout signe d’appartenance religieuse, même discret. Ils doivent également s’abstenir de toute attitude qui pourrait être interprétée comme une marque d’adhésion ou au contraire comme une critique à l’égard d’une croyance particulière. Ces règles sont connues et doivent être respectées.
La loi ne concerne pas les parents d’élèves. Elle ne s’applique pas non plus aux candidats qui viennent passer les épreuves d’un examen ou d’un concours dans les locaux d’un établissement public d’enseignement et qui ne deviennent pas de ce seul fait des élèves de l’enseignement public. Ceux-ci doivent toutefois se soumettre aux règles d’organisation de l’examen qui visent notamment à garantir le respect de l’ordre et de la sécurité, à permettre la vérification de l’identité des candidats ou à prévenir les risques de fraudes.
 
La loi de 2004 ne prend pas position sur la question essentielle « Qui sommes-nous ? » « Avons-nous une race ou simplement un code génétique individuel ? » « Notre conscience personnelle peut-elle transcender les points de vue communautaires qui ont accompagné notre enfance ? Tout le Monde peut-il devenir Benito Juarez ou Mustapha Kemal Ataturk ? Sommes nous ethniquement – religieusement déterminés ? »
 
La loi de 2004 suppose simplement un consensus mou sur le fait qu’à l’Ecole l’expression de certaines oppositions doit être tempérée.
 
On entre alors dans le champ de cette hyper réglementation que même les Mexicains nous reprochent gentiment avec condescendance.
 
On va trouver dans différents livrets de laïcité pour différentes administrations comme l’hôpital, pour le service public en général des recommandations qui transforment l’espace en un champ de forces contenues, comme si chaque espace où s’exerce une fonction publique devait être distingué pour qu’on y adapte une laïcité à géométrie variable.
 
Par exemple, à l’Hôpital, on est laïc au point de recommander à un médecin qui pratiquerait l’avortement à contre coeur de ne pas exprimer l’aversion religieuse et le mépris que lui inspire sa patiente. Et on reconnaît toutefois au médecin le droit de refuser de pratiquer l’avortement au nom de sa conscience morale de médecin qui est mieux protégée comme telle que celle d’un CRS ou d’un enseignant par exemple.
 
Cette laïcité contemporaine à géométrie variable dans un contexte assez confus pour qu’on n’ait pas choisi entre laïcidad et « ouverture » ne sait pas toujours quoi décider : que fait-on dans cet exemple choisi par l’Observatoire nationale de la laïcité : une chambre à deux dans un hôpital ; un des deux malades met deux fois son réveil la nuit pour faire sa prière dans le couloir en gênant le passage des infirmières ? Les Autorités, pas tellement autoritaires, recommandent la négociation. On peut y associer un « aumônier » lisez un responsable religieux communautaire dans ce contexte. Le malade qui a besoin de sommeil pourrait essayer de se faire entendre si son état le permet, en somme.
 
En vérité, il n’y a pas plus de négociation possible que dans ce passage de la Guerre des Mondes de Wells où le héros se trouve enfermé avec un prédicateur en crise.
 
Le croyant est préoccupé par une chose avant tout : son salut, conditionné par son rapport à son Dieu, et basta.
 
Avenirs possibles de la laïcité française
 
On dit parfois en haut lieu que tout dépendra du nombre des attentats et des violences anti laïques et anti républicaines qui se produiront désormais. C’est une vision à bien trop court terme.
 
Du point de vue des religions, qui gèrent de très grandes durées, la laïcité française n’est qu’un épisode passager d’un Peuple trop critique.
 
La valeur laïcité sera abandonnée pour des valeurs plus tentantes : la générosité communautaire, l’ouverture sur le Monde, les valeurs anglo-américaines et de la Démocratie chrétienne allemande par exemple, le consumérisme, l’entretien de mémoires imprégnées de faits religieux, le sentiment d’appartenance à telle ou telle civilisation.
 
Il est tout à fait possible que nous connaissions un épisode de notre Histoire où la laïcité dépérirait comme valeur et ne serait plus retenue que comme un principe sans racines, une sorte d’arbre déraciné qu’on mettrait sur un piédestal de béton, ainsi que cela fut le cas en Turquie avant que le parti traditionalisme religieux ultra de fasse brûler l’arbre mort, ne révise la constitution, n’embauche une police anti-laïque, ne déchaîne les forces ultra sunnites.
 
En France, la laïcité peut se développer encore dans l’Ecole et particulièrement avec les derniers programmes d’enseignement moral et civique, et même s’ils sont compatibilisés avec un certain enseignement laïc du fait religieux.
 
Que faut-il pour que nos jeunes portent la laïcité comme valeur afin qu’on puisse économiser une étape turco-américaine à notre Pays ?
 
Tout simplement amener les jeunes à se poser la question « Qui suis-je ? » et à mieux se connaître non pas tels qu’ils sont au moment M mais tels qu’ils peuvent devenir avec leur potentiel.
 
A travers toutes les disciplines de l’Ecole s’ouvre le champ des questions :
 
– quelles sont les caractéristiques vraiment importantes pour définir un être humain ?
 
– quelle peut être mon échelle de valeur ?
 
– quels sont les filtres identitaires, les étiquettes sans importance mais qui étouffent ?
 
L’enseignement moral et civique se donne quatre champs et quatre modalités pour aider à formuler tout au long de la scolarité du CP à la terminale ce questionnement sur l’être de l’homme.
 
Les enseignants, qui sont les bergers de cet être, travaillent sur :
 
Le Droit ou règle, les émotions ou ce que Schiller appelait la formation esthétique des sentiments, le jugement – qu’il ne fait pas limiter au jugement moral mais qu’il faut étendre au traitement intelligent des informations, et l’action. 
 
Selon quatre modalités : le Conseil, le débat ouvert réflexif, la clarification des valeurs et les dilemmes.
 
Un enseignement laïc efficace doit également régulièrement libérer les enfants de la superficialité stressée des actualités qui désinforment et déstructurent tout ; l’actualité doit être passée à la moulinette de l’histoire, elle est le lieu d’une nécessaire clarification des valeurs, de vrais dilemmes.
 
Le travail doit donc porter sur l’élaboration d’une grille critique personnelle.
 
C’est à ce prix que la laïcité pourra exister au futur comme valeur et non s’étioler comme principe juridique.
 
Et n’oublions pas dans l’affaire le sort de nos malheureux athées, agnostiques et autres hérétiques des époques très religieuses. Pena Ruiz, dans une brochure réalisée pour la MAIF , arecueilli des textes fort intéressants dont un extrait de Locke, Lettre sur la Tolérance pp206-207 :
 
« Ceux qui nient l’existence d’un Dieu ne doivent pas être tolérés, parce que les promesses, les contrats, les serments et la bonne foi, qui sont les principaux liens de la société civile, ne sauraient engager un athée à tenir sa parole ; et que si l’on bannit du monde la croyance d’une divinité, on ne peut qu’introduire aussitôt le désordre et la confusion générale. »
 
Il faudra donc supprimer les athées ou les réduire en ermitage.
 
En attendant, un Pays laïc se doit de les protéger comme il protège toute religion et ce dès l’école. Ça n’est pas évident partout. « Je suis sûr qu’il doit y avoir un athée dans cette classe… » s’écrit un petit CM d’une école de ZUP où on est partisan de noyer les sacrilèges. Un ange passe et une peur salutaire s’installe : personne n’a osé se dénoncer. C’était en 2016, au 21ème siècle.
 
Principaux textes de loi, arrêts, avis et chartes ou livrets cités.
 
Déclaration des Droits de l’Homme de 1789
 
15 Juillet 1801 Concordat
 
1858-1859 Lois de Réforme de l’État mexicain par Benito Juarez établissant la séparation de l’Église et de l’État avec les écoles publiques, la liberté de culte, la nationalisation des biens du clergé, l’instauration d’un registre civil des naissances, le mariage civil, la sécularisation des cimetières.
 
Création de l’Ecole laïque :
 
4 janvier 1881 Décret établissant le certificat d’aptitude pédagogique en complément du brevet de capacité des instituteurs
 
16 Juin Gratuité de l’enseignement Les communes doivent financer l’Ecole et non les parents. Suppression de la lettre d’obédience. Les congréganistes doivent passer un examen.
 
2 Août Précision des écoles maternelles de la République
 
1882 Ecoles normales supérieures de l’enseignement primaire.
 
28 Mars 1882 Obligation scolaire de 6 à 13 ans. L’Ecole n’est plus confessionnelle mais laïque. Les inspections religieuses sont supprimées.
 
2 Novembre suppression des crucifix dans les Ecoles
 
1886 Loi Goblet, loi organique « Dans les Ecoles publiques de tout ordre, l’enseignement est exclusivement confié à un personnel laïque. »
 
1887 L’arrêté des programmes du CM maintient un « enseignement des devoirs envers Dieu. »
 
19 Juillet 1889 Les Instituteurs deviennent fonctionnaires rémunérés par l’État.
 
7 Juillet 1904 Interdiction aux congrégations d’enseigner.
 
Loi du 9 Décembre 1905
 
Encyclique papale du 11 Février 1906
 
Constitution mexicaine de 1917 : les actes religieux ne pourront avoir lieu que dans l’enceinte des lieux de culte
 
Constitutions de 1945 et 1958
 
La loi d’orientation sur l’éducation du 10 juillet 1989, dite aussi loi Jospin
 
Loi du 2 Août 1989 réglementant les conditions de séjour des étrangers en France et de leurs enfants
 
Avis consultatif de l’AG du CE 27 Novembre 1989
 
Loi du 15 Mars 2004 interdisant les signes ostentatoires de religion à l’école et interdisant par sa circulaire d’application tout signe religieux même discret aux enseignants qui ne doivent exprimer aucune préférence pour aucune religion dans leurs enseignements (ne concerne ni le privé ni les parents d’élèves ni les intervenants extérieurs ni l’Université).
 
Circulaire d’application du 22 Mai 2004 imposant aux personnels l’interdiction des signes religieux discrets et laissant ouverte la question de la laïcité « plurielle »
 
Charte de 2007 de la laïcité dans les services publics, rééditée en 2013
 
CEDH 4 Décembre 2008 Kervanci/France
 
Loi de 2010 interdisant de dissimuler son visage dans l’espace public ne se justifie pas par le Principe de laïcité mais par le principe de sécurité publique : hors sujet.
 
Décembre 2012 Le Mexique se déclare officiellement République laïque.
 
2013-2014 Mise en place de la Charte de la laïcité à l’Ecole
 
2013-2014 Mise en place de la Charte de la laïcité à l’Ecole
 
Loi du 20 Avril 2016 concernant la déontologie, les droits et obligations du fonctionnaires
 
Circulaire ministérielle du 15 Mars 2017 relative au respect du principe de laïcité dans la fonction publique
 
Jurisprudences Consulter les rapports de L’ONL notamment celui concernant la laïcité en milieu hospitalier.
 
2017 Edité par le cabinet du Premier Ministre le texte de l’ONL sur la Gestion du fait religieux dans l’Entreprise privée : http://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2017/03/gestion_religieux_entreprise_prive-fev2017.pdf
 
Quelques ouvrages et articles intéressants
Jean Baubérot et autres Laïcité, laïcités Chapitre 15 Le Mexique, une république laïque : fin du chemin ou début des débats ?
Alain Gouttman La guerre du Mexique Edition Perrin
Jérôme Grévy la République des opportunistes Perrin
Samuel P Huntington le choc des civilisations Odile Jacob Paris 2015
Lucien Jerphagnon. Julien dit l’Apostat
Louis Lavelle Traité des valeurs Edition antisthènetéléchargeable gratuitement
Georges Lefebvre Les thermidoriens ; le directoire Armand Colin
Henri Pena Ruiz La morale laïque, des repères universels  MAIF 2017
 
Sur le site Internet de la Communauté ecclésiale Saint Pie V voir le texte de l’abbé Roger sur le Christ Roi et le dialogue entre Napoléon III et le cardinal évêque de Poitiers de l’époque.

Le film Agora – voir la notice : https://fr.wikipedia.org/wiki/Agora_(film)

L’exposé en PDF